Face au Coronavirus, exceptée la Guinée Conakry, le Mali se montre un des plus casse-cous à gouverner. Pourtant, notre situation n’est pas aussi tragique que celles de l’Algérie, du Burkina-Faso, de la Côte d’Ivoire, de la Mauritanie, du Niger ou du Sénégal, pour ne citer que nos voisins proches.

Par exemple, le Sénégal a été un des premiers pays, mi-avril, à instaurer le port obligatoire du masque dans les espaces publics alors que le Mali ne l’a imposé qu’à partir du 10 mai 2020, presqu’un mois après. Pourtant, c’est au Mali que naissent les premières contestations sociales, les premières motions populaires. Un autre pays frontalier, la Guinée Conakry, ne tardera pas à gérer des résistances contre certaines mesures barrières de la pandémie de Covid-19. Par exemple, en Guinée-Conakry, dans la préfecture de Coyah (région de Kindia), la population de Friguidia manifeste contre l’installation, par les forces de l’ordre, d’un énième barrage routier pour limiter la diffusion du virus. Elle dégénère, et fait officiellement cinq morts selon les forces de l’ordre de Guinée. Au Mali, à Kayes, le 27 avril, les soignants réclament plus de matériels de protection.

A Bamako, Bougouni, Sikasso ou Koutiala, les populations bravent le couvre-feu pour rejeter une partie des résultats définitifs des élections législatives, jugées injustes. Le Premier ministre malien, Dr. Boubou Cissé, et son gouvernement font machine arrière, et lèvent le couvre-feu sur l’ensemble du territoire, le 10 mai dernier. Il est plus facile de gérer les postillons de la pandémie que la colère du peuple. En Guinée-Conakry comme au Mali, la pandémie de Covid-19 met aussi à jour les injustices (incarcérations sans fondement), les inégalités sociales et de santé (inégal accès aux soins, à la formation ou à l’emploi).

Dans cette course pour apaiser la population et gérer la crise sanitaire, la Guinée-Conakry est mieux préparée, mieux organisée que le Mali grâce à sa gestion d’Ebola en 2014. C’est la première fois que le Mali fait face à une crise sanitaire d’une telle virulence. En substance, la Guinée n’a jamais été aussi proche du Mali. Comme aimait le dire Sékou Touré (premier président de la Guinée indépendante), à son frère Modibo Keita (premier président du Mali indépendant), le Mali et la Guinée sont “… deux poumons d’un même corps”.

Les autres pays voisins (Algérie, Burkina-Faso, Côte d’Ivoire, Mauritanie, Niger, Sénégal) ont eu plus de chance que le Mali et la Guinée. Ils n’ont pas encore enregistré de crises sociales, car ils n’avaient pas d’élections à organiser pendant le Coronavirus. Le seuil de tolérance de leurs populations n’a pas été mis à l’épreuve. Rappelons-nous que la Guinée-Conakry a organisé des élections législatives en mars 2020 au tout début de la pandémie dans la sous-région.

La proclamation des résultats de ces élections n’a pas été suivie de manifestations pour plusieurs raisons : principalement à cause du Coronavirus et de leur boycott par l’opposition représentée par Cellou Dalein Diallo, président de l’UFDG (Union des Forces Démocratiques de Guinée) et figure de proue de l’opposition. Une autre explication du peu de manifestations en Guinée est que l’attention des médias internationaux était plus portée sur la pandémie en Europe que sur les conflits post électoraux en Afrique.

Au Mali, au système de santé bien mal-en-point, s’agglomère le difficile respect des mesures barrières pour limiter la circulation du Coronavirus. A ce sujet, la doctrine ne cesse d’évoluer en fonction des pressions des religieux comme des citoyens. Ainsi, l’Etat a laissé le choix à l’aristocratie religieuse de la fermeture ou pas des lieux de cultes : églises, mosquées. La confusion de la politique avec la foi est également omniprésente. Pour apaiser les manifestants, le couvre-feu est levé. Enfin, la communication de l’exécutif malien génère beaucoup d’injonctions paradoxales que l’anthropologue américain, Grégory Batson, nomme “double contrainte”, ou “double bind” en Anglais. Trop de contradictions, trop de faux-fuyant dans un contexte de crise où il suffit de peu pour que ça craque.

Face au Coronavirus, qui a mis le continent face à ses atermoiements du passé, il n’en demeure pas moins que le système de santé malien tient encore grâce à la compétence des soignants, et à la capacité de Michel Hamala Sidibé, ministre de la Santé et des Affaires sociales, d’avoir eu le sens de l’urgence, de l’efficacité et du pragmatisme. Comme en témoigne la communication quotidienne sur le nombre de cas, de morts et de guéris. Pour la première fois, la pandémie de Covid-19 offre l’occasion de passer la santé devant l’économie. Ce peut être aussi une opportunité de sortir de la crise sécuritaire que le Mali vit depuis 2012.

Les stratégies mises en place pour vaincre rapidement et efficacement le Coronavirus, alors qu’il n’y a encore ni remède ni vaccin, pourraient être activées de la même façon pour résoudre la crise sécuritaire qui dure depuis huit ans. Il faut néanmoins avoir en tête que les Maliens sont connus pour être allergiques à tout projet de réforme. Les projets de révision constitutionnelle de 2017, d’éducation à la sexualité en 2018, etc., sont tous tombés à l’eau. Ils reviennent en boomerang sur l’exécutif. La météo politique est bien capricieuse pour reformer le Mali ; ce qui nécessite plus de stratégies pour décoder les raisons de la colère des populations. Sinon l’Afrique court un danger : errer “…dans le désastre…” comme l’écrit Yambo Ouologuem dans son livre, Le Devoir de violence.

Mohamed Amara

Sociologue-Essayiste

Source : Mali-Tribune

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