Mercredi, les élus du RHDP ont demandé à Alassane Ouattara de briguer un 3ème mandat. Le président en exercice a pris acte de cette demande mais n’a pas dévoilé ses intentions. Alassane Ouattara hésite-t-il encore à se porter candidat à l’élection présidentielle après le décès soudain d’Amadou Gon Coulibaly, son successeur désigné ? Laurent Gbagbo va-t-il pouvoir rentrer en Côte d’Ivoire ? Et que penser d’une éventuelle alliance électorale au second tour de la présidentielle entre Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo et Guillaume Soro ? Sylvain N’Guessan, analyste politique ivoirien directeur de l’institut de stratégie d’Abidjan, est notre invité.

RFI : Les cadres du RHDP ont demandé hier à Alassane Ouattara de briguer un troisième mandat. Ce dernier a pris acte de leur demande, sans se positionner pour l’heure. Pensez-vous qu’il hésite encore à se porter candidat ?

Sylvain N’Guessan : Au vu de l’actualité d’hier soir, on peut se dire qu’il hésite encore à se présenter pour un troisième mandat. Plus il hésite, moins il y a des chances de faire émerger un autre leader au niveau du RHDP. On pourrait voir cela comme une certaine stratégie, de faire passer le temps, de sorte à ce que sa candidature s’impose et de permettre également d’arrondir les angles avec certains acteurs extérieurs.

Pour vous, Sylvain N’Guessan, la candidature d’Alassane Ouattara ne fait quasiment pas de doute ?

Non, il n’y a pas de doute. Avec tout ce monde qui défile au Palais présidentiel, avec des marches qui sont organisées par les cadres du parti au pouvoir, avec la quasi-impossibilité de nommer un Premier ministre consensuel, ne serait-ce que pour les trois mois qui restent, ce n’est pas un autre candidat à la présidentielle qu’il pourrait trouver. Pour moi, monsieur Alassane Ouattara sera candidat pour le troisième mandat.

Si on comprend bien, la crainte d’Alassane Ouattara, c’est qu’une autre candidature que la sienne -celle d’Hamed Bakayoko, par exemple-, pousse d’autres figures du RHDP à se lancer dans la course ?

Non, peut-être pas forcément à se lancer dans la course, mais à ne pas s’aligner derrière monsieur Hamed Bakayoko. Or, au regard des enjeux de la présidentielle d’octobre 2020, il urge pour le RHDP de pouvoir réunir ses cadres, d’empêcher que ses militants, ses sympathisants, se dispersent. Déjà, on sait que la désignation de monsieur Gon a suscité le départ de l’ex-ministre des Affaires étrangères, monsieur Amon-Tanoh qui s’est déjà depuis déclaré candidat à la présidentielle… On sait que cette candidature a également éloigné monsieur Mabri Toikeusse, qui, même s’il n’a pas encore annoncé sa candidature, a quand même pris ses distances vis-à-vis du RHDP. Donc, le président Alassane Ouattara pourrait craindre qu’une candidature d’un cadre du RHDP, autre que lui-même, puisse susciter la dispersion des militants du RHDP.

Laurent Gbagbo vient, lui, déposer une demande de passeport à l’ambassade de Côte d’Ivoire à Bruxelles. Vous pensez qu’il va pouvoir rentrer en Côte d’Ivoire et se présenter à cette élection présidentielle ?

A mon avis, ce serait souhaitable qu’il puisse rentrer, au moins. L’article 22 de notre constitution dit qu’il ne faudrait pas qu’un Ivoirien soit contraint à l’exil. Donc, il serait intéressant déjà qu’il puisse rentrer. Maintenant, quant à la candidature, on sait qu’il a été condamné ici à vingt ans de prison, certainement qu’il va déposer ses dossiers, mais ce sera aux institutions en charge d’organiser l’élection présidentielle, qui vont en décider. Encore une fois, il serait souhaitable que le compromis politique puisse l’emporter sur le recours systématique au Code électoral.

Henri Konan Bédié a annoncé hier, chez nos confrères de France 24, être tombé d’accord avec Laurent Gbagbo et Guillaume Soro pour une éventuelle alliance électorale au second tour de la présidentielle. Comment est-ce que vous réagissez à cette annonce ?

Cela ne surprend pas l’analyste politique que je suis. Depuis au moins les années 1990-1995, on est un peu habitué à ça. Messieurs Alassane Ouattara, Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié se sont toujours comportés de la sorte à la veille des élections. Celui qui est au pouvoir perd le soutien de ceux qui sont dans l’opposition, qui se mettent ensemble… Le schéma de 2000, le schéma de 2010… C’est ce schéma encore que nous verrons en 2020. Pour l’observateur que je suis, cela ne me surprend pas du tout.

Est-ce que l’on peut imaginer que cette alliance ait lieu avant le second tour ?

C’est fort possible que cette alliance puisse se manifester dès le premier tour, parce qu’avec la condamnation de monsieur Laurent Gbagbo à vingt ans et la condamnation de monsieur Guillaume Soro à vingt ans, je ne pense pas -on va laisser les institutions en charge d’organiser les élections décider- mais pour l’analyste politique que je suis, je ne pense pas que la candidature puisse être validée. Donc, pour moi, le ticket commun, ce sera déjà au premier tour que le président Laurent Gbagbo et monsieur Guillaume Soro vont appeler leurs militants à voter pour le candidat Henri Konan Bédié. Pour moi, ce sera dès le premier tour.

Il y a clairement un manque de renouvellement de la classe politique en Côte d’Ivoire. On pourrait se retrouver à cette présidentielle avec les mêmes acteurs qu’en 2010. Pourquoi la classe politique ivoirienne a-t-elle autant de mal à se renouveler ?

D’abord, on va se dire que la jeunesse elle-même ne pousse pas assez loin le pion. Tous ceux que nous rencontrons depuis les années 1990 ont préféré rester à l’ombre de messieurs Alassane Ouattara, Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié. Or, on connaît la trajectoire du leadership politique en Côte d’Ivoire, il va falloir essayer de lever la tête et en payer le prix. Malheureusement, ce qu’il m’est donné de constater, c’est que les cadres de cette formation politique préfèrent se mettre au service de ces trois leaders, quitte à avoir le bénéfice par la suite à des postes de récompense. Il va falloir, peut-être, oser le pas de plus -l’escalier de plus-, de sorte à pouvoir gérer eux-mêmes leur propre carrière politique, leur leadership personnel, de sorte à être un jour le candidat de sa formation politique.

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