Dix ans après sa disparition physique, Amadou Seydou Traoré, connu de tous sous le nom d’Amadou Jikoroni, demeure bien plus qu’un souvenir dans la mémoire politique et intellectuelle du Mali. Il est l’une de ces rares figures dont la pensée, l’engagement et la trajectoire traversent les générations sans perdre de leur force. Amadou Jikoroni n’est pas n’importe qui…

Il est l’un des grands penseurs, écrivains, sociologues et hommes politiques de notre pays, un homme qui a connu le Mali de midi à minuit, qui en a vécu les espérances, les combats, les contradictions, les blessures et les grandes aspirations.

Il connaissait le Mali dans ses profondeurs, pas seulement celui des discours officiels ou des salons, mais celui des luttes, des hommes et des femmes qui ont consacré leur vie à l’émancipation de notre peuple.

Amadou Jikoroni avait cette particularité rare de connaître les hommes, de connaître leur histoire, leurs combats, leurs convictions et parfois leurs renoncements. Sa mémoire était une véritable bibliothèque du Mali contemporain.

Camarade du Président Modibo Keïta alors qu’il était encore jeune, il a été associé de très près à cette grande aventure de construction nationale qui a marqué les premières années de l’indépendance. Modibo Keïta lui avait confié une mission qui en disait long sur la confiance qu’il plaçait en lui : contribuer à conserver, transmettre et mettre le savoir à la portée du peuple.

Il fut ainsi le premier directeur des Bibliothèques populaires du Mali, participant à cette formidable bataille pour démocratiser la connaissance et faire du livre un instrument d’émancipation.
Chez Amadou Jikoroni, la connaissance n’était jamais un privilège à conserver pour soi. Elle était un bien collectif qu’il fallait transmettre.

Il donnait sans compter, sans se fatiguer, sans jamais donner à moitié. Toutes les générations progressistes du Mali, d’une manière ou d’une autre, sont passées par lui. Des militants, des intellectuels, des journalistes, des étudiants, des syndicalistes, des révolutionnaires, des démocrates et des hommes et femmes de gauche ont trouvé chez lui une parole, une référence, une explication, parfois une contradiction, mais toujours quelque chose à apprendre.

Il était un passeur de mémoire et un transmetteur de connaissance.
Je me souviens de ces visites chez lui. Nous pouvions venir de Boulkassoumbougou, parfois tard dans la nuit, simplement pour l’écouter. Un soir, j’avais débarqué chez lui vers 22 heures, sans rien, et même sans avoir l’argent nécessaire pour payer le prix du retour en Sotrama.

Mais cela n’avait aucune importance. On venait chez Amadou Jikoroni pour apprendre, pour écouter, pour comprendre. Et lui racontait. Il pouvait parler pendant des heures, revenir sur des épisodes que nous ne connaissions pas, raconter ce qu’il avait vécu, ce qu’il avait subi, ce que le régime de l’époque avait préparé pour le Mali, sans jamais céder à la rancune.

Il parlait avec force, avec conviction, parfois avec colère, mais jamais avec haine. Il savait être ferme sans être fermé, et c’est précisément cette qualité qui faisait de lui un véritable maître. Après le coup d’État contre le Président Modibo Keïta, Amadou Jikoroni fut lui aussi arrêté. Il faudra revenir un jour, longuement, sur cette période de sa vie, sur ce qu’il a subi et sur ce que cette génération de patriotes a payé pour ses convictions.

Car son histoire personnelle se confond avec une partie de l’histoire politique du Mali. Il a été un témoin et un acteur de moments essentiels de notre histoire nationale, et sa parole permettait de comprendre ce que les livres ne racontent pas toujours.

Amadou Jikoroni a reçu chez lui presque tout le monde. Les militants les plus radicaux de la gauche révolutionnaire comme ceux d’une gauche plus modérée, les démocrates convaincus comme ceux qui avaient pris des chemins différents, les intellectuels, les jeunes, les anciens. Il ne recevait pas les gens pour leur dire simplement ce qu’ils voulaient entendre.

Il les recevait pour leur montrer un chemin, pas nécessairement son chemin. C’était toute la grandeur de sa démarche. Il pouvait être en désaccord profond avec quelqu’un sans lui fermer sa porte. Il considérait que la discussion, la connaissance et la confrontation des idées étaient indispensables à la construction d’un peuple conscient de son histoire.

Avec lui, on pouvait parler de souveraineté, de panafricanisme, de socialisme, de la construction de l’État malien, de Modibo Keïta, de Patrice Lumumba, de l’ANC, des luttes de libération africaines et de tous ces hommes et femmes qui avaient placé la dignité de l’Afrique au-dessus de leurs intérêts personnels.

Il avait une mémoire extraordinaire. Les noms, les dates, les événements, les rencontres, les décisions : tout semblait être conservé quelque part dans un coin de sa tête. Lorsqu’il racontait, ce n’était pas simplement un vieil homme qui évoquait ses souvenirs. C’était une bibliothèque vivante qui s’ouvrait devant nous.

C’est pourquoi l’hommage que le Mali doit rendre à Amadou Jikoroni ne devrait pas être seulement celui de quelques camarades réunis autour d’une tombe. Il doit avoir une dimension nationale. Parce que son parcours dépasse largement les appartenances politiques et les générations.

Parce qu’à travers lui, ce sont des pans entiers de notre histoire intellectuelle, politique et militante qui doivent être préservés. Parce qu’un pays qui ne sait pas honorer ses grands passeurs de mémoire finit par perdre une partie de lui-même. Le vendredi 4 septembre 2026, au cimetière d’Hamdallaye, nous nous recueillerons donc sur la tombe d’un maître et d’un camarade.

Mais au-delà du recueillement, il faudra surtout penser à la responsabilité qui nous incombe : transmettre ce qu’il nous a transmis. Amadou Jikoroni nous a appris que la souveraineté n’est pas seulement un mot, que le panafricanisme n’est pas une posture, que la politique doit être au service du peuple et que la connaissance n’a de sens que lorsqu’elle est partagée.

À l’approche de son centenaire, il serait profondément symbolique et juste que la République du Mali réfléchisse à la place qu’Amadou Seydou Traoré mérite dans notre mémoire nationale.

Pourquoi ne pas voir un jour son nom entrer au Panthéon des héros nationaux du Mali ?

Pourquoi ne pas donner à une bibliothèque, une institution culturelle ou un grand espace dédié au savoir le nom d’Amadou Jikoroni ?

Pourquoi ne pas rassembler et publier ses écrits, ses témoignages, ses archives et les souvenirs de ceux qui l’ont connu ?

Ce serait une manière concrète de dire aux générations futures que le Mali n’oublie pas ceux qui ont consacré leur vie à le comprendre, à le servir et à transmettre sa mémoire.


Dix ans après sa disparition, Amadou Jikoroni n’est donc pas parti. Il demeure dans les livres, dans les consciences, dans les conversations de ceux qu’il a formés, dans les combats qu’il a menés et dans cette exigence de dignité qu’il n’a jamais abandonnée. Il demeure surtout dans cette génération de Maliens à qui il a donné ce qu’il possédait de plus précieux : la connaissance. Et la connaissance, lorsqu’elle est véritablement transmise, ne meurt jamais.

Ousmane Mohamed Touré, directeur du journal Malien  Le  poing

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