
Les 7 février 2025, un décret du président de la transition, le général d’armée Assimi Goïta, a allumé une mèche qui risque de faire exploser la scène politique malienne. La décision de faire loger à la présidence les recettes des nouvelles taxes imposées sur les transferts d’argent par téléphonie mobile et les recharges des trois opérateurs téléphoniques du pays, bien que technique sur le fond, a pris une tournure politique explosivement symbolique…
Ces taxes, perçues comme une réponse à la crise économique et à la recherche de fonds pour des projets d’infrastructure, ont enflammé la classe politique, les acteurs sociaux, et même les humoristes.
Les comédiens sur les réseaux sociaux ont trouvé une occasion en or pour se délecter de ce qu’ils appellent désormais « les 100 francs », une expression moqueuse visant ces taxes. Une blague, certes, mais qui met en lumière le sentiment de malaise qui s’est installé autour de cette mesure.
Le mot d’ordre ? « Pourquoi cette imposition et pourquoi à la présidence ? » Mais au-delà de la moquerie, c’est une question fondamentale qui mérite une réponse : peut-on vraiment parler de bonne gestion publique quand une partie des recettes générées par ces taxes est logée dans une administration supplémentaire, distincte des ministères existants et du trésor public ?
À l’ombre de cette controverse, les politiques se réveillent enfin et dénoncent le coup de force de cette décision. L’ancien Premier ministre Moussa Mara, un critique persistant de la transition, n’a pas tardé à exprimer ses inquiétudes concernant la création d’un Fonds de soutien aux projets d’infrastructures de base et de développement local. Selon lui, ce fonds, introduit par ordonnance et mis en place par décret présidentiel, n’est rien d’autre qu’une décision qui affaiblit l’État au lieu de le renforcer.
Mara, fidèle à sa ligne de critique de la gestion actuelle, estime que cette administration supplémentaire, financée par des recettes qui pourraient être directement allouées au Trésor public, crée une confusion de responsabilités et dilue les pouvoirs des ministères concernés. À ses yeux, la multiplication des structures gouvernementales est contre-productive, surtout quand l’État est censé réduire ses dépenses pour lutter contre un marasme économique qui n’a que trop duré.
Ce qui alarme aussi les observateurs, c’est l’absence de clarté sur l’utilisation des fonds collectés à travers ces nouvelles taxes. En plaçant ces ressources sous l’autorité directe de la présidence, le gouvernement suscite des doutes sur la transparence et la bonne gestion de ces fonds. À une époque où la société civile malienne réclame à cor et à cri plus de transparence, cette décision semble être un pas en arrière.
La gestion opaque des finances publiques et le manque de mécanismes de contrôle posent question. L’argument de la centralisation des fonds, censée accélérer leur utilisation, se heurte à la réalité d’une administration malienne qui peine à mettre en œuvre des projets complexes avec les structures existantes. La tentation d’un micmac financier, la crainte de favoritisme ou de clientélisme, est bien réelle.
Il faut aussi souligner également que les projets de développement local et d’infrastructure ne sont pas des nouveautés, mais plutôt des initiatives qui existent déjà au sein des ministères en charge des infrastructures et du développement local. Pourquoi donc ne pas confier la gestion de ces fonds directement aux ministères concernés, avec une supervision de la primature pour garantir le suivi et l’efficacité de la mise en œuvre ? Pourquoi multiplier les coûts administratifs et, in fine, le train de vie de l’État dans un contexte où la rigueur budgétaire est plus que jamais nécessaire ?
On n’est pas contre le développement du pays, mais il faut plaider pour une gestion plus cohérente, transparente et efficace. Et c’est là qu’on peut pointer du doigt le paradoxe de créer une administration nouvelle et coûteuse alors même que l’État a du mal à maintenir ses structures existantes.
La création de ce fonds semble être une manœuvre davantage politique qu’efficace. Il devient difficile de ne pas voir une tentative d’accentuer le contrôle sur les ressources au détriment de l’efficacité de leur allocation. L’idée de lever des fonds pour financer les infrastructures et le développement local est certes louable, mais l’initiative soulève un certain nombre de questions sur la méthode choisie.
Pourquoi cet argent est-il d’abord logé à la présidence, et non dans les caisses de l’État ou directement géré par les ministères concernés ? Quelles garanties de transparence et de suivi seront mises en place pour éviter les dérives ou les gaspillages ? Ce projet n’aurait-il pas pu être mieux intégré dans un cadre gouvernemental existant, sans créer une nouvelle administration supplémentaire ?
La réaction des hommes politiques et des citoyens maliens est donc compréhensible : ils se demandent si cette mesure n’est pas un moyen détourné de contourner les structures de contrôle habituellement en place, au profit d’une gestion plus personnelle des fonds publics. Les craintes sur l’orientation politique de ce fonds, ses impacts sur la redistribution des ressources et sa capacité à réellement améliorer la vie des Maliens restent en suspens.
En définitive, l’initiative semble trahir une volonté d’action, certes, mais cette action se fait sur des bases fragiles. Le réveil des politiques maliens face à cette décision pourrait bien marquer un tournant dans la manière dont la transition gère la gouvernance économique. La question demeure : cette centralisation des fonds à la présidence permettra-t-elle de débloquer des projets de développement de façon cruciale pour la population malienne ou s’agit-il d’un nouveau signe de l’inefficacité de l’administration publique dans le pays ?
Un pays qui, au lieu de chercher à unifier et à rationaliser ses institutions, continue à multiplier des structures parallèles et parfois opaques, risque de perdre le peu de crédibilité qu’il lui reste sur le plan économique et politique. La transition doit-elle être une opportunité pour refonder un modèle économique plus durable, ou bien un moment pour réaffirmer un pouvoir exécutif tout-puissant qui se passe des contrôles nécessaires ? La réponse de l’histoire malienne semble encore à écrire.
Abdsoulaye Diabaté dit Sega
Source Sud-Hebdo
