Il existe dans notre pays une maladie plus dangereuse que la simple rivalité : la compétition destructive. Elle ne consiste plus à travailler mieux que celui qui est devant, à produire davantage, à démontrer ses compétences ou à convaincre par ses résultats. Elle consiste à chercher à faire tomber celui qui occupe une position convoitée, non parce qu’il serait nécessairement mauvais, mais parce que sa place fait envie…

Dans cette logique, le mérite devient secondaire, la compétence dérange et le bilan compte moins que les réseaux. Certains finissent même par considérer que, pour devenir directeur, ministre ou responsable, il faut d’abord réussir à détruire celui qui est déjà là.Chez nous, la trahison est parfois devenue presque banale.

Certains changent de discours, de camp ou de conviction au gré de leurs intérêts immédiats. Ils applaudissent aujourd’hui celui qu’ils critiquaient hier et s’acharnent demain contre celui qu’ils encensaient la veille. Le problème n’est évidemment pas de changer d’opinion, cela peut être légitime. Le véritable problème est de renoncer à toute cohérence au profit d’une promotion personnelle.

Le plus inquiétant est que ces comportements semblent parfois fonctionner. Lorsqu’un poste est convoité, certains ne cherchent pas à démontrer qu’ils sont meilleurs que celui qui l’occupe ; ils cherchent à démontrer que celui-ci serait mauvais. Alors apparaissent les spécialistes de la destruction : vidéos sorties de leur contexte, publications anonymes, commentaires malveillants, associations qui se découvrent soudain une vocation de dénonciation, campagnes de dénigrement et autres opérations destinées à fabriquer puis à détruire une réputation.

Tout le monde voit, beaucoup comprennent, certains savent même qui se trouve derrière ces manœuvres, mais le silence s’installe. Et les observateurs se divisent. Les uns trouvent la méthode lamentable ; les autres l’approuvent, non parce qu’ils sont convaincus de la culpabilité de celui qui est attaqué, mais parce qu’ils nourrissent une rancœur personnelle : « Il ne m’a rien donné. »

Quelle étrange conception du service public !

Depuis quand un ministre, un directeur ou un responsable de l’État est-il nommé pour distribuer des faveurs personnelles ?

Depuis quand doit-il être jugé sur l’argent ou les avantages qu’il aurait accordés à ceux qui gravitent autour de lui ?

Un responsable public n’est pas installé pour satisfaire les ambitions individuelles de ses proches : il est là pour servir l’État et le peuple. Et le plus grave, c’est que lorsque certains, forts de leur position ou de leur influence, parviennent à faire limoger des cadres plus compétents qu’eux, ce n’est pas seulement une injustice faite à ces personnes : c’est le pays tout entier qui en paie le prix.

Car derrière chaque cadre écarté injustement, il peut y avoir une expérience, une expertise, une vision et une capacité à améliorer durablement un secteur. Se débarrasser d’une compétence parce qu’elle fait de l’ombre à une ambition personnelle, c’est parfois faire perdre à l’État des années de savoir-faire et priver la Nation de talents dont elle aurait pourtant besoin.

Un pays sérieux ne devrait jamais sacrifier ses compétences sur l’autel des rivalités personnelles. Si quelqu’un estime qu’un responsable est incompétent, qu’il le démontre par des faits, des résultats et des arguments. Qu’il apporte des preuves et propose mieux.

Mais qu’il ne transforme pas la critique en campagne de destruction. Vouloir remplacer quelqu’un est une chose ; vouloir le salir, l’humilier ou le faire tomber par des méthodes déloyales en est une autre. Il existe pourtant une justice devant laquelle aucun réseau, aucun poste et aucune influence ne peuvent protéger définitivement l’homme : celle de Dieu.

Le Coran nous rappelle : « Quiconque fait le poids d’un atome de bien le verra, et quiconque fait le poids d’un atome de mal le verra. » (Sourate Az-Zalzalah, 99:7-8).

Cette parole devrait suffire à faire réfléchir tous ceux qui construisent leur ascension sur la chute des autres. On peut parvenir à faire partir quelqu’un. On peut même réussir à le remplacer. On peut mobiliser des réseaux, des vidéos, des pressions et des campagnes pour obtenir momentanément ce que l’on veut.

Mais personne ne sait qui sera demain la prochaine cible des mêmes méthodes. Celui qui déboulonne quelqu’un par la déloyauté doit se souvenir qu’il prépare peut-être, sans le savoir, les outils qui serviront un jour à le déboulonner lui-même.

Il est temps de revenir à une compétition saine. Si vous voulez devenir directeur, soyez un meilleur directeur. Si vous aspirez à devenir ministre, démontrez que vous avez la compétence, la vision, le courage et l’intégrité nécessaires. Si vous voulez être reconnu, travaillez.

Si vous voulez être promu, produisez des résultats. Ne cherchez pas à faire tomber celui qui est devant vous : cherchez à devenir suffisamment compétent pour que votre mérite parle à votre place. La véritable réussite ne consiste pas à prendre la place d’un autre. Elle consiste à mériter la sienne.

Les responsabilités publiques ne sont d’ailleurs pas des récompenses personnelles: ce sont des charges, qui exigent du travail, du sacrifice et une responsabilité devant le peuple. La politique, l’administration et la vie publique sont faites de cycles.

Celui qui est puissant aujourd’hui peut être fragilisé demain. Celui qui est applaudi aujourd’hui peut être critiqué demain. Celui qui fait tomber les autres aujourd’hui peut devenir la cible des mêmes méthodes demain. C’est pourquoi il faut avoir suffisamment de sagesse pour ne pas construire son ascension sur la chute injuste d’autrui.

Le mal peut parfois sembler rentable à court terme. Il ne devient jamais une bonne stratégie pour l’éternité. Alors travaillons. Travaillons bien. Servons correctement. Faisons ce que nous avons à faire avec conscience, compétence et honnêteté.

La récompense véritable n’a pas besoin d’être arrachée par des campagnes de destruction. Lorsqu’elle est méritée, elle finit par venir en bonne et due forme. Et si elle tarde, cela ne signifie pas que Dieu nous a oubliés. Peut-être nous prépare-t-Il simplement à quelque chose que nous ne sommes pas encore capables de comprendre.

Le Coran nous enseigne: « Et quiconque place sa confiance en Allah, Il lui suffit. » (Sourate At-Talaq, 65:3). Alors faisons ce que nous devons faire. Travaillons. Servons.

Restons dignes. Ne détruisons personne pour obtenir une place. Ne transformons pas l’ambition en nuisance. Nous n’avons pas besoin de demander à Dieu quand ni comment Il nous aidera ; nous avons seulement besoin de faire correctement ce qui nous incombe.

Le reste Lui appartient. La compétition véritable élève les hommes. La compétition destructive les déshonore. Et tôt ou tard, chacun récolte ce qu’il a semé.

Ousmane Mohame Touré, directeur du journal Le Poing

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