Il y a ceux qui passent par le journalisme, et ceux qui en deviennent l’ossature morale. Hameye Mahaman Cissé appartenait à cette seconde catégorie. Sa vie ne s’est pas simplement croisée avec le journalisme africain. Elle l’a aidé à le définir...

Nous sommes bouleversés par sa disparition. L’Afrique a perdu une voix majeure, un homme dont le courage, la clarté et l’engagement pour la vérité ont façonné non seulement des récits, mais les conditions mêmes dans lesquelles ces récits peuvent exister. À travers le continent, de Bamako à Nairobi, de Dakar à Johannesburg, les témoignages se rejoignent. Il a tenu bon quand cela comptait. Il a parlé quand le silence aurait été plus sûr. Et il a donné, sans compter, à une profession qui ne pourra jamais lui rendre entièrement ce qu’il lui doit.

Comme le rappelle Mathatha Tsedu, c’est dans des moments comme celui-ci que l’importance du Forum des éditeurs africains (TAEF) apparaît avec force. Beaucoup d’entre nous ont connu Hameye grâce au TAEF. Nous avons travaillé avec lui en son sein. Nous avons débattu, construit et rêvé à ses côtés. Et aujourd’hui, alors que nous ressentons profondément son absence, c’est cette même communauté qui nous permet de faire notre deuil, de partager la douleur et de trouver du réconfort dans les mots des uns et des autres.

Hameye n’était pas seulement présent au TAEF. Il en était une pierre angulaire. Des premiers jours à Johannesburg, à la construction des structures régionales en Afrique de l’Ouest, jusqu’au travail long et exigeant de consolidation d’une voix continentale des éditeurs, il était là. Non pas comme un simple participant, mais comme un bâtisseur. Un combattant. Une constante.

Il traduisait les idées en actes, au sens propre comme au figuré, allant jusqu’à traduire la constitution du TAEF en français pour en partager la vision au-delà des barrières linguistiques. Il répondait toujours présent. Même lorsque sa santé déclinait, même après son AVC, il se rendait aux réunions, s’appuyant sur sa canne, pour être retrouvé quelques heures plus tard sur la piste de danse lors des galas de Highway Africa, puis le lendemain matin en salle de conférence, défendant ses positions avec force. C’était cela, Hameye. Peut-être affaibli dans le corps, mais inébranlable dans l’esprit.

Il croyait en l’organisation parce qu’il croyait en ce qu’elle représentait. Un média africain plus fort et indépendant. Un journalisme redevable aux citoyens, et non au pouvoir. Un continent qui raconte ses propres histoires, selon ses propres termes.

Toute sa vie a incarné cette conviction. Comme le souligne l’hommage publié par Africa Mirror, il faisait partie de ces rares journalistes qui ne se contentent pas de couvrir l’histoire, mais qui la deviennent. De ses années à Le Scorpion au Mali, où il choisissait la clarté plutôt que le confort dans un environnement hostile à la vérité, à son rôle dans la construction d’institutions médiatiques régionales et continentales, Hameye est resté fidèle à un principe simple: le journalisme est un devoir, pas une carrière.

Il était aussi, fondamentalement, un trait d’union. Entre les générations. Entre les régions. Entre les périodes de crise et les espoirs fragiles qui les suivent. Lorsque les coups d’État ont secoué la région, lorsque la liberté de la presse a été mise à rude épreuve, lorsque des confrères ont été menacés ou réduits au silence, Hameye ne s’est jamais retiré. Il organisait, documentait, résistait. Il nommait les faits et insistait pour qu’ils soient consignés, car il savait que la mémoire est elle-même une forme de résistance.

Ceux qui l’ont côtoyé se souviennent non seulement du militant, mais de l’homme. Chaleureux. Généreux. Profondément humain. De ceux qui vous accueillent avec simplicité, partagent ce qu’ils ont, et parlent avec la conviction tranquille de celui qui a choisi sa voie depuis longtemps et ne s’en est jamais écarté.

Il y a des images qui restent. Bamako, où il a contribué à mobiliser un appui permettant aux éditeurs de se rendre jusqu’à Tombouctou, reliant les luttes actuelles du journalisme à l’héritage intellectuel profond du continent. Ouagadougou, lors du siège de 2015, lorsque l’incertitude pesait et que les esprits étaient éprouvés, et pourtant il demeurait solide, tenant ses collègues unis quand cela comptait le plus. Ce ne sont pas de simples souvenirs. Ce sont les fils à partir desquels se tissent les institutions et l’histoire.

Alors nous pleurons. Non seulement un collègue, mais un frère. Un camarade. Un militant de la liberté de la presse dans le sens le plus noble du terme.

Comme le dit Mathatha, il était ce lien essentiel dans les moments difficiles. Comme beaucoup le ressentent, parfois sans le dire, il était aussi une conscience dans les moments ordinaires.

Il y a quelque chose de profondément juste dans l’image de Hameye rejoignant les ancêtres de Tombouctou, ces gardiens du savoir qui savaient que les idées doivent être préservées, défendues et transmises. Il a vécu selon cette philosophie. Il a protégé la mémoire de son temps, et ce faisant, a renforcé celle de l’Afrique.

Pour l’instant, nous accueillons le deuil. Nous lui laissons toute sa place. Car perdre un homme comme Hameye, c’est sentir un vide non seulement dans nos rangs, mais dans notre continuité. Mais même dans la douleur, sa vie nous laisse une exigence.

Construire des institutions. Être présent, même lorsque c’est difficile. Parler, surtout lorsque c’est risqué. Transmettre, sans retenue. Et ne jamais considérer la liberté de la presse comme un privilège. C’est une responsabilité, confiée à chacun de nous.

Hameye Mahaman Cissé a porté cette responsabilité avec une rare dignité et un courage constant.

Qu’il repose en paix.

Pouvoir et Salaam.

Pour et au nom du Forum des Éditeurs africains (TAEF)

CHURCHILL OTIENO PRÉSIDENT DU TAEF



About The African Editors Forum (TAEF)

The Africa Editors Forum (TAEF) is a continental network of editors, senior newsroom leaders, and media executives committed to strengthening independent journalism and advancing media freedom across Africa, TAEF works to promote ethical standards, defend press freedom, deepen professional solidarity, and support editorial innovation in response to the evolving political, economic, and technological landscape shaping the continent. Through convenings such as the Africa Editors Congress and strategic partnerships with regional and global institutions, TAEF provides a platform for dialogue on journalism’s role in democracy, development, and African agency in emerging domains. The Forum also champions fair compensation for journalism as a public good, newsroom resilience in the digital age, and collaborative responses to threats facing journalists and media organisations. TAEF serves as a collective voice for Africa’s editors, advancing a journalism culture rooted in independence, public interest, and lasting excellence.

À propos du Forum des éditeurs africains (TAEF)

Le Forum des éditeurs africains (TAEF) est un réseau continental d’éditeurs, de responsables de rédaction et de dirigeants de médias, engagé à renforcer le journalisme indépendant et à promouvoir la liberté de la presse en Afrique. Le TAEF promeut des normes éthiques, défend la liberté de la presse, renforce la solidarité professionnelle et soutient l’innovation éditoriale face aux évolutions politiques, économiques et technologiques du continent. A travers des rencontres comme le Congrès des éditeurs africains et des partenariats avec des institutions. régionales et internationales, le TAEF offre une plateforme de dialogue sur le rôle du journalisme dans la démocratie, le développernent et l’affirmation de l’agence africaine. Le Forum défend une rémunération équitable du journalisme en tant que bien public, la résilience des rédactions à l’ère numérique et des réponses collectives aux menaces visant les journalistes et les médias. Le TAEF se positionne comme la voix collective des éditeurs africains, promouvant une culture journalistique fondée sur l’indépendance, l’intérêt public et l’excellence durable.

Hommage à un pilier du TAEF-Hameye Mahaman Cisse | 3

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