
«Celui qui ne produit pas suffisamment à partir de son propre champ dépend toujours du grenier des autres.»
Sous un soleil doux du matin, une brise légère traverse le casier rizicole, faisant frissonner les plants de riz et onduler la surface de l’eau. Au loin, le chant discret des oiseaux accompagne ce réveil paisible de la nature, comme une mélodie qui enveloppe les champs d’une douce quiétude…
Là, un producteur reste immobile un instant, contemplant son champ avec une fierté mêlée d’inquiétude. L’eau est bien présente, la terre fertile, et les efforts n’ont pas manqué.
Pourtant, sous cette apparente harmonie, une interrogation silencieuse persiste, portée par le vent lui-même : comment passer d’une agriculture de subsistance à une agriculture de marché, lorsque l’accès aux semences améliorées, aux engrais, aux équipements adéquats et aux moyens nécessaires pour respecter l’itinéraire technique de production reste incertain et souvent hors de portée ?
Cette interrogation, loin d’être individuelle, renvoie à une problématique nationale. Dans ce contexte, l’analyse de la situation actuelle du secteur rizicole s’impose avec plus de rigueur et de lucidité.
Car, au Mali, la question n’est désormais plus de savoir s’il faut produire du riz, mais bien comment produire suffisamment, durablement et de manière organisée pour nourrir la nation.
En effet, malgré les investissements conséquents de l’État dans les aménagements hydro-agricoles, malgré la mise en place de nombreux Offices et agences dédiés au développement rizicole, malgré l’existence d’organisations professionnelles et d’interprofessions structurées, un constat s’impose avec acuité : la chaîne de valeur du riz demeure fragmentée, insuffisamment organisée et faiblement sécurisée.
Dès lors, il apparaît de moins en moins pertinent de se limiter à l’analyse des statistiques de production. Certes, les chiffres avancés sont souvent éloquents et peuvent donner une impression de progression.
Mais la réalité du marché, elle, est sans appel : le riz importé, souvent de qualité variable, continue d’occuper une place prépondérante dans la consommation nationale, reléguant le riz local à un rôle secondaire, voire insuffisant, face à la demande et aux habitudes de consommation.
Ce décalage profond entre les performances affichées et la réalité observée met en lumière une vérité préoccupante : le Mali produit du riz, mais ne maîtrise pas son marché ?
Les conséquences d’une telle situation sont préoccupantes.
À travers les importations massives, ce sont d’importants flux de devises qui quittent le pays, contribuant ainsi à financer les systèmes de production agricole d’autres nations, notamment en Asie, pour répondre à des besoins alimentaires que le potentiel national pourrait pourtant couvrir.
Ainsi se pose, avec gravité, la question de fond : comment transformer le potentiel agricole du Mali en une véritable souveraineté alimentaire ?
C’est à la lumière de cette interrogation que s’impose l’examen critique du modèle actuel d’approvisionnement et de ses limites.
Un modèle coûteux, risqué et incohérent
Le circuit d’approvisionnement du riz importé par nos braves opérateurs économiques illustre à lui seul les limites du système actuel :
• mobilisation de ressources financières importantes en devises,
• voyages internationaux pour négocier les achats,
• dépendance aux marchés asiatiques,
• organisation du transport maritime,
• transit par les ports de pays voisins comme le Sénégal, la Guinée ou la Côte d’Ivoire,
• négociation logistique pour l’acheminement vers le Mali.
Tout ce processus représente : des coûts élevés, des risques multiples et une dépendance structurelle.
La vraie question est donc simple mais stratégique : Pourquoi accepter de prendre autant de risques pour financer des producteurs à l’extérieur, alors que ces mêmes ressources pourraient être mobilisées pour structurer et sécuriser la production nationale ?
Lorsqu’un opérateur économique investit directement auprès des producteurs de riz au Mali, même à hauteur de 50 F CFA, il ne s’agit plus d’une simple dépense, mais d’un véritable levier de création de richesse locale.
Lorsqu’un opérateur économique investit directement auprès des producteurs de riz au Mali, même à hauteur de 50 F CFA, il ne s’agit plus d’une simple dépense, mais d’un véritable levier de création de richesse locale.
Contrairement à l’importation où l’argent quitte le pays, cet investissement reste dans l’économie rurale. Il permet au producteur d’acheter des intrants, de rémunérer la main-d’œuvre et de faire travailler d’autres acteurs locaux.
Ainsi, le même franc circule et se multiplie, créant un effet bénéfique à chaque étape : production, transformation, transport et commercialisation.
En parallèle, cet appui améliore la production et la qualité du riz, sécurise les revenus des producteurs et garantit aux opérateurs un approvisionnement stable. Il en résulte une moindre dépendance aux importations, moins de risques et une plus grande création de valeur au niveau national.
Au-delà de l’économie, c’est aussi un facteur de stabilité sociale : des revenus plus sûrs pour les producteurs signifient plus d’investissements dans les familles, moins de pauvreté et moins d’exode.
En somme, 50 F CFA investis localement génèrent davantage de richesse que 50 F CFA dépensés à l’extérieur. C’est tout l’intérêt de l’agriculture contractuelle : transformer une simple dépense en un véritable levier de développement durable pour l’ensemble de la filière et pour l’économie nationale.
Dans une économie locale dynamique, un franc dépensé peut circuler entre 2 et 5 fois avant de sortir du circuit économique local. Autrement dit, chaque dépense locale profite successivement à plusieurs acteurs (producteurs, commerçants, transporteurs, ouvriers, etc.).
Ainsi, de manière simplifiée :
• 50 F CFA investis localement peuvent générer entre 100 et 250 F CFA de retombées économiques indirectes, à travers les revenus, la consommation et les services.
• En revanche, 50 F CFA dépensés à l’extérieur quittent immédiatement l’économie locale et ne contribuent plus à la création de richesse interne.
«L’argent qui reste dans le village fait vivre tout le village.»
C’est dans cette logique de création et de circulation de richesse locale que l’agriculture contractuelle apparaît non plus comme une simple option technique, mais comme une réponse. Si ces flux financiers, logistiques et organisationnels étaient réorientés vers le financement de la production locale, dans un cadre structuré et sécurisé, les impacts seraient considérables.
C’est précisément dans cette perspective qu’émerge une approche nouvelle, à la fois simple et déterminante pour l’avenir de la filière riz au Mali.
L’agriculture contractuelle comme réponse systémique
L’agriculture contractuelle est un système simple de partenariat entre les producteurs et les acheteurs (opérateurs économiques, entreprises ou transformateurs), basé sur un accord préalable avant la production.
Concrètement, les producteurs s’engagent à produire une quantité et une qualité définies, tandis que l’acheteur s’engage à acheter la production à des conditions convenues à l’avance (prix, volume, qualité, délai).
Cela permet de sécuriser la production, garantir les débouchés et stabiliser les revenus des producteurs.
En somme, c’est une manière d’organiser la production agricole pour que chacun sache à l’avance ce qu’il produit, pour qui il produit, et à quelles conditions il sera payé.
L’agriculture contractuelle permet précisément cela :
• connecter directement producteurs et acheteurs,
• sécuriser les débouchés et les revenus,
• garantir des volumes et une qualité aux opérateurs,
• rassurer les banques pour le financement,
• organiser durablement la filière.
Elle transforme un système désorganisé en une chaîne de valeur intégrée et performante.
Il convient de rappeler que l’agriculture contractuelle, adossée à l’assurance agricole, constitue un dispositif encore plus sécurisé et résilient pour l’ensemble des acteurs de la filière.
L’assurance agricole est un mécanisme de protection financière qui indemnise les producteurs en cas de pertes de récoltes ou de revenus liées à des risques tels que la sécheresse, les inondations, les maladies des cultures ou les aléas climatiques. Elle constitue ainsi un outil de sécurité qui protège les agriculteurs, stabilise leurs revenus et encourage l’investissement ainsi que la modernisation de l’agriculture.
*Un choix stratégique pour la souveraineté*
Dans ce contexte, l’agriculture contractuelle ne doit plus être considérée comme une simple option, mais comme une nécessité stratégique et économique pour le Mali.
Elle offre au pays l’opportunité de :
• réduire sa dépendance aux importations,
• retenir ses devises à l’intérieur de l’économie nationale,
• sécuriser l’approvisionnement du marché intérieur en riz,
• et créer durablement de la richesse ainsi que des emplois locaux.
Au-delà de ces enjeux, l’agriculture contractuelle présente des avantages concrets et équilibrés pour l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur agricole : producteurs, opérateurs économiques, ainsi que banques et institutions de microfinance.
Elle permet aux producteurs de sécuriser leurs débouchés et leurs revenus, aux opérateurs économiques de garantir leur approvisionnement en quantité et en qualité, et aux institutions financières de réduire les risques liés au financement agricole grâce à des engagements contractuels clairs et fiables.
*Enfin, lorsqu’elle est adossée à l’assurance agricole* , elle devient encore plus performante. Cette assurance protège les producteurs contre les aléas climatiques et les pertes de production, stabilise leurs revenus et renforce la confiance des investisseurs et des institutions financières.
Ainsi combinée, l’agriculture contractuelle et l’assurance agricole constituent un dispositif intégré de sécurisation, de financement et de modernisation de la filière riz, au service de la souveraineté alimentaire du Mali.
Dans cette dynamique, il est important d’en comprendre les avantages concrets pour chaque acteur de la chaîne de valeur, à commencer par les producteurs.
*1. Pour les producteurs*
• Sécurisation des débouchés : le producteur sait à l’avance à qui il vend sa production.
• Stabilité des revenus : les conditions de vente sont définies avant la production.
• Accès facilité aux intrants : semences, engrais et équipements peuvent être fournis dans le cadre du contrat.
• Amélioration des techniques de production grâce à l’encadrement technique.
• Réduction de l’incertitude du marché et des pertes après récolte.
*2. Pour les opérateurs économiques*
• Approvisionnement régulier et sécurisé en quantité et en qualité.
• Réduction de la dépendance aux importations et aux fluctuations des marchés internationaux.
• Meilleure planification des activités de transformation et de commercialisation.
• Renforcement de la compétitivité de la filière locale.
• Construction de partenariats durables avec les producteurs.
• Réduction des risques liés aux sinistres de transport (accidents, pertes de marchandises, retards logistiques).
• Diminution de l’exposition aux fluctuations des devises et aux variations des coûts d’importation.
• Meilleure stabilité des coûts d’approvisionnement et amélioration de la prévisibilité financière.
*3. Pour les banques et les institutions de microfinance*
• Réduction du risque de crédit : les revenus des producteurs sont anticipés par contrat.
• Meilleure garantie de remboursement grâce aux contrats de vente déjà sécurisés.
• Financement plus structuré et traçable de la chaîne de valeur agricole.
• Élargissement de la clientèle agricole viable, souvent exclue du financement classique.
• Développement de produits financiers adaptés à l’agriculture (crédit de campagne, financement des intrants, etc.).
• Amélioration de la rentabilité des financements agricoles grâce à la sécurisation des flux.
*4. Pour l’État et l’économie nationale*
• Renforcement de la sécurité alimentaire.
• Création d’emplois ruraux durables.
• Réduction de la facture des importations alimentaires.
• Stimulation de l’économie locale et circulation interne des richesses.
• Meilleure structuration des filières agricoles stratégiques comme le riz.
L’agriculture contractuelle transforme une agriculture incertaine en un système organisé où chaque acteur y gagne :
– le producteur produit en confiance,
– l’opérateur sécurise son marché,
– la banque finance avec moins de risques et
– l’État renforce sa souveraineté alimentaire.
C’est donc un modèle *gagnant-gagnant-gagnant,* au cœur de la transformation agricole.
*Interpellation collective*
La poursuite des importations massives de riz, malgré un potentiel national important, revient à financer d’autres économies, fragiliser les producteurs locaux et entretenir une dépendance aux marchés extérieurs. À l’inverse, l’agriculture contractuelle s’impose comme un choix de souveraineté, de responsabilité et de vision.
Le problème du Mali ne réside pas dans le manque de volonté des producteurs ni des structures d’encadrement, mais plutôt dans le déficit d’organisation et de sécurisation de la filière. Dans ce contexte, l’agriculture contractuelle apparaît comme un levier essentiel pour transformer les périmètres aménagés en richesses réelles, les producteurs en acteurs économiques structurés et les consommateurs en bénéficiaires d’une souveraineté alimentaire effective.
Elle appelle ainsi une action concertée de tous les acteurs : l’État, en renforçant son rôle de régulateur à travers un cadre juridique incitatif et des mécanismes de garantie ; l’interprofession et les producteurs, en adoptant une discipline collective orientée vers le marché ; les opérateurs économiques, en sécurisant leurs approvisionnements et en améliorant la qualité ; et enfin les banques et institutions de microfinance, en réduisant les risques grâce à des contrats structurés permettant un financement agricole plus fiable et plus étendu.
Ainsi, l’agriculture contractuelle s’impose comme un véritable changement de paradigme : produire avec un marché sécurisé, financer avec des risques mieux maîtrisés et organiser la filière grâce à une coordination plus efficace entre les acteurs.
Pour le Mali, l’enjeu est désormais clair : passer d’une agriculture encore peu structurée à une économie agricole moderne, organisée et performante.
Dès lors, une question essentielle se pose : avons-nous la volonté collective de construire, maîtriser et structurer notre propre marché en valorisant notre production locale, ou continuerons-nous à dépendre de celui des autres ?
La réponse ne peut être que dans l’action.
«Un marché que l’on ne construit pas soi-même finit toujours par être construit pour nous par les autres, car celui qui ne produit pas assez sa nourriture finit par dépendre de la main qui nourrit.»
Issa KANTE, Ingénieur d’Agriculture et du Génie Rural, Spécialisé en Aménagement du Territoire, Environnement et Gestion Urbaine
