
Il paraîtra sans doute incongru, pour certains plateaux de CNews, Bfm et consorts qu’un Malien, un Africain, ose écrire sur le journalisme, la vérité et l’éthique avec rigueur et exigence. On y verra peut-être une curiosité, voire une prétention. Pourtant, rappeler les fondamentaux du métier n’exige ni passeport français ni résidence en France…
Et qu’on se rassure, cet exercice n’est ni une demande d’asile intellectuel ni une tentative d’« invasion ». C’est simplement la preuve que, où qu’il se trouve, un regard libre peut encore défendre l’humanisme et la dignité du journalisme. Nous n’écrivons pas pour plaire.
Nous écrivons pour alerter. Jamais nous ne jugerons quelqu’un pour sa religion, son origine ou sa couleur. Ce n’est pas notre combat.
Mais nous refusons de nous taire quand la parole publique se perd dans la peur et l’amalgame. Le journalisme ne consiste pas à produire de l’adhésion, encore moins de la peur.
Il consiste à chercher la vérité, à la mettre à l’épreuve du pluralisme et à la rendre intelligible sans la soumettre à une finalité idéologique. Dans un climat médiatique de plus en plus tendu, certaines séquences récentes autour du nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, révèlent moins une volonté d’informer qu’une inquiétante dérive du débat public.
À travers des questions orientées, parfois chargées d’implicites douteux, ce n’est plus la rigueur journalistique qui s’impose, mais une forme de mise en scène du soupçon.
La réaction de Ségolène Royal, vive et sans détour, n’est pas anodine : elle traduit un malaise profond face à un journalisme qui, à force de chercher la provocation, semble oublier ses propres fondements.
Car enfin, qu’est-ce que le journalisme, sinon une discipline exigeante fondée sur la vérification des faits, la précision des mots et la responsabilité dans leur usage ?
Un journaliste n’insinue pas, il établit ; il ne suggère pas, il démontre ; il n’oriente pas, il éclaire. Lorsque des questions introduisent, même indirectement, des liens entre responsabilité politique et criminalité sans aucun élément factuel, elles ne relèvent plus de l’information mais d’un glissement dangereux vers l’amalgame.
Et ces glissements, il faut le dire avec gravité, ne sont jamais neutres : ils nourrissent des représentations, installent des soupçons et participent parfois à une forme insidieuse de hiérarchisation des individus selon leur origine réelle ou supposée.
Or cette hiérarchisation, qu’elle soit explicite ou suggérée, doit être bannie sans ambiguïté de tout débat politique digne de ce nom. Il n’existe pas de compétence indexée à la couleur de peau, pas plus qu’il n’existe d’intelligence assignée à une origine.
Un pays ne reconnaît que des citoyens, et le débat ne peut prospérer que sur cette base intangible. Dans ce contexte, voir certains responsables politiques répondre avec calme et précision à des interrogations biaisées est un signe encourageant. Bally Bagayoko, en particulier, oppose à ces tentatives de déstabilisation une posture de fermeté sans outrance, refusant d’entrer dans le piège de la polémique facile tout en réaffirmant des positions claires.
Il incarne, à sa manière, une exigence de tenue dans le débat public. De même, une nouvelle génération de responsables politiques démontre, sur de nombreux plateaux, une maîtrise remarquable des enjeux contemporains, qu’ils soient sociaux, économiques ou géopolitiques.
On pense notamment à Clément Guetté, Rima Hassan ou encore David Guiraud, dont les interventions, souvent précises et argumentées, contrastent avec la superficialité de certaines interpellations médiatiques.
Ces figures rappellent avec constance qu’elles rejettent toute forme de racisme ou d’antisémitisme, tout en revendiquant le droit de critiquer des politiques qu’elles jugent contraires aux principes humanistes. Là encore, le débat devrait se situer à ce niveau: celui des idées, des faits et des arguments, non celui des insinuations ou des procès d’intention.
Il est d’ailleurs révélateur que même dans l’usage des mots, certaines approximations trahissent un affaiblissement des exigences. Dire qu’« un article du Le Canard enchaîné stipule que » relève d’un contresens de registre, on ne “stipule” pas dans la presse, on stipule dans un contrat ou un texte juridique ; un article de presse, lui, indique, révèle, rapporte, établit.
Ce souci du mot juste n’est pas un luxe, c’est la base même du métier. Car le journalisme n’est pas un espace de liberté sans règles, c’est au contraire un cadre structuré par une déontologie exigeante, qui impose de ne jamais substituer l’hypothèse au fait ni le fantasme à la réalité.
Lorsque cette frontière est franchie, ce n’est pas seulement une faute professionnelle, c’est une atteinte à la qualité du débat démocratique. Il ne s’agit pas de réclamer un journalisme docile ou complaisant, mais un journalisme rigoureux, capable de poser des questions difficiles sans tomber dans la facilité des raccourcis ni dans la tentation du sensationnel.
Poser une question n’est pas un acte anodin, c’est orienter le regard du public, c’est cadrer le réel, c’est, en un sens, produire du sens. Et lorsque ce cadrage repose sur des bases fragiles ou biaisées, il déforme la perception collective.
Dans une époque marquée par les tensions, les fractures et les crispations identitaires, cette responsabilité est immense. Elle impose une vigilance constante, une exigence de précision et un refus catégorique de jouer avec les préjugés. Car jouer avec les mots, en matière politique, c’est souvent jouer avec le feu.
Source : Le Poing
