
La Gambie consomme son dalasis, le Nigeria son naira, le Ghana son cedi, le Libéria son dollar … des monnaies nationales déjà bien ancrées. Vont-ils laisser tomber leur monnaie local de souveraineté pour embrasser la monnaie unique régionale ? L’Eco, est-ce un casse-tête pour ses gouvernements ?
Le projet de monnaie unique ouest-africaine, baptisé ECO, ressemble à une promesse que l’on repousse sans cesse tout en continuant d’y croire. Lors du 69e sommet de la CEDEAO, tenu le 19 juillet 2026 à Freetown, les chefs d’État ont une fois de plus réaffirmé leur « ferme engagement » à lancer l’ECO en 2027. Pourtant, à moins de 8 mois de l’échéance, plusieurs pays sont dubitatifs.
Le communiqué final précise que le déploiement débutera avec les pays remplissant les critères de convergence macroéconomique, tandis qu’un accompagnement sera accordé aux autres pour faciliter leur adhésion ultérieure.
Habilement, il va s’agir d’avancer sans attendre l’ensemble de la Communauté, ce qui laisse en suspens la composition du premier groupe et l’équilibre économique de la future union monétaire. L’aventure de la monnaie unique ouest-africaine est une longue suite de rendez-vous manqués. Changeet devises
Tout commence en décembre 2000 avec le projet d’une monnaie commune pour les 15 pays de la CEDEAO.
Initialement, le lancement en 2000, est rapidement reporté. Les échéances s’accumulent alors : 2003, 2005, 2009, 2015 et enfin 2020, où le projet est repoussé à une date indéfinie. Après plus de 2vdécennies de reports, la CEDEAO a fixé un nouveau cap en 2027. Le nouveau calendrier, réaffirmé lors du sommet de juillet 2026, reste suspendu à la capacité des États membres à remplir les stricts critères de convergence macroéconomique.
Dalasis, naira, cedi, dollar : Ces devises qui résistent à l’ECO
La Gambie, le Nigeria, le Ghana et le Libéria utilisent chacun leur propre monnaie : dalasis, naira, cedi et dollar libérien. Ces devises, bien que de valeurs différentes face au franc CFA (le dalasi à environ 8 FCFA, le cedi à 49 FCFA, le dollar libérien à 3 FCFA, le naira à 0,42 FCFA), incarnent la souveraineté économique de chaque pays. Pourtant, ces États participent aux négociations de la CEDEAO pour une monnaie unique, l’ECO. Sont-ils prêts à abandonner leurs monnaies historiques ? Africainset diasporas.
Des monnaies nationales bien ancrées
Derrière les déclarations d’intention, les réalités nationales parlent leur propre langage. La Gambie, le Nigeria, le Ghana et le Libéria ont chacun leur devise. Dalasis, naira, cedi, dollar libérien. Ces pays ne semblent pas prêts à les abandonner du jour au lendemain. Le Nigeria, première économie de la région, présente parfaitement cette réticence.
Le naira, malgré ses dévaluations successives, reste un symbole de souveraineté. La constitution nigériane désigne le naira comme monnaie nationale, et l’acceptation de l’ECO comme monnaie régionale, bien qu’en progression, se heurte à des obstacles techniques et politiques. Africainset diasporas
Le Ghana, de son côté, tire profit de la bonne santé de son cedi, porté par l’explosion du cours de l’or. La Banque du Ghana préfère consolider ses propres réserves de change plutôt que d’abandonner sa souveraineté monétaire.
Même la Guinée, qui avait demandé à rejoindre la Task Force présidentielle sur la monnaie unique lors du sommet de Freetown, a opéré un net recadrage quelques jours plus tard. Le président Mamadi Doumbouya a déclaré que la Guinée n’utiliserait pas l’ECO et resterait attachée au franc guinéen, « élément essentiel d’expression de sa souveraineté économique ». Conakry participe aux discussions tout en préservant sa monnaie nationale.
Des critères de convergence difficilement respectés
Pour adopter l’ECO, les États membres doivent remplir des critères de convergence macroéconomique stricts. Or, en 2026, aucun pays de la CEDEAO ne respecte l’ensemble de ces critères. Le Nigeria souffre d’une inflation à deux chiffres et d’un naira sous pression. Le Ghana, après son passage par le FMI, reste fragile. La CEDEAO elle-même reconnaît que plusieurs « questions en suspens » doivent encore faire l’objet d’un consensus entre les gouverneurs des banques centrales. Changeet devises
Cette situation a conduit à un principe de lancement « à plusieurs vitesses ». Une première phase, envisagée en février, pourrait regrouper le Liberia, le Nigeria, le Ghana, la Sierra Leone, la Guinée et la Gambie. Le communiqué final du sommet ne reprend pas cette liste. L’incertitude demeure sur les pays qui formeront la première union monétaire, et sur la place qu’y occuperont les pays de l’UEMOA, qui partagent déjà le franc CFA.
L’enregistrement de la marque « ECO » auprès de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle constitue une avancée juridique, mais ne règle ni la gouvernance de la future banque centrale, ni les règles de décision.
Des tensions politiques et diplomatiques
Outre quelques aspects et critères techniques, le projet ECO est traversé par des tensions politiques profondes. Le Nigeria, puissance historique de la région, s’oppose fermement aux mécanismes du franc CFA et exige une monnaie totalement gérée par l’Afrique de l’Ouest, sans lien de garantie avec le Trésor français.
Cette position, partagée par le Ghana et la Gambie, anciennes colonies britanniques, crée un clivage au sein de la CEDEAO entre les pays francophones et anglophones. Le cas de la Guinée est emblématique de ces ambiguïtés. En intégrant la Task Force présidentielle, Conakry semblait s’engager dans le processus.
Mais le discours du président Doumbouya, qui fait du franc guinéen un symbole de souveraineté économique, a brouillé le message. Comme le souligne un banquier d’affaires interrogé par DW, on a parfois l’impression que les positions évoluent au gré des circonstances, davantage dans une logique de communication politique que dans une démarche pragmatique. Changeet devises
Cette cacophonie affaiblit la crédibilité du projet. L’Europe, lorsqu’elle préparait l’euro, disposait d’un chronogramme clair, documenté et accessible. Chaque pays savait exactement quels objectifs atteindre et dans quels délais. Rien de tel pour l’ECO, où le grand public n’a pas accès au programme.
La réunion de la Task Force, prévue avant décembre 2026, devra clarifier ces zones d’ombre. À moins de dix-huit mois de l’échéance de 2027, l’ECO ressemble à un puzzle dont les pièces peinent à s’assembler. Les divergences politiques, les fragilités économiques et les réticences nationales rendent le lancement incertain.
La CEDEAO a choisi une approche progressive, qui permet d’avancer sans attendre l’ensemble des États membres. Mais cette stratégie, si elle évite l’échec collectif, risque de créer une union monétaire à deux vitesses, source de nouvelles tensions.
Le projet ECO est-il un rêve d’intégration ou une chimère politique ? La réunion de la Task Force y apportera peut-être une réponse pendant que les monnaies nationales continuent de circuler, symboles d’une souveraineté que peu de pays semblent prêts à abandonner.
