Un incendie détruit un atelier, une inondation emporte une récolte, un accident interrompt le revenu d’un artisan. La perte ne s’arrête pas à la personne touchée : la famille vend parfois ses actifs, les salariés perdent leur emploi, la banque voit son crédit fragilisé et l’État est appelé à intervenir….

Dans une économie où trop de risques restent sans couverture, chaque choc peut effacer des années d’efforts. Faire de l’assurance un instrument accessible de développement est donc une question de politique économique autant que de protection des personnes.
Le coût caché de la non assurance
La solidarité familiale et communautaire est une force du Mali. Elle intervient vite, mais elle ne peut à elle seule financer une hospitalisation coûteuse, reconstruire une entreprise ou compenser simultanément les pertes de milliers d’agriculteurs frappés par la sécheresse. Lorsque le risque est porté isolément, les ménages hésitent à investir, les petites entreprises conservent une épargne de précaution au détriment de leur croissance et les prêteurs exigent davantage de garanties. Le coût de la non-assurance apparaît alors dans les investissements abandonnés, les activités interrompues et les dépenses publiques d’urgence.
L’assurance organise à l’avance une mise en commun des contributions : ceux qui ne subissent pas de sinistre pendant une période aident à indemniser ceux qui en subissent un, selon un contrat défini. Elle ne supprime ni les catastrophes ni la nécessité de les prévenir. Elle rend leurs conséquences financières plus supportables. Pour les risques qui frappent tout un territoire à la fois, cette mutualisation doit être complétée par la réassurance, des réserves et, dans certains cas, un appui public soigneusement encadré.
Pourquoi la couverture reste limitée
Une cotisation annuelle peut être inaccessible à un cultivateur payé après la récolte ou à une vendeuse dont les recettes varient chaque semaine. La distance avec les points de vente, la complexité des contrats, une information insuffisante et l’expérience de remboursements difficiles nourrissent la méfiance. Le problème ne se résume donc ni au pouvoir d’achat ni à une prétendue absence de culture assurantielle. Un produit dont les exclusions sont mal comprises et dont l’indemnisation tarde ne gagnera pas durablement la confiance du public.
Le Mali dispose déjà d’un cadre régional pour la microassurance au sein de la CIMA, qui permet notamment de commercialiser un contrat dans une langue locale. La réglementation régionale prévoit aussi la distribution et la gestion numériques des contrats. Ces possibilités doivent être utilisées avec rigueur : le téléphone facilite la souscription et le paiement fractionné, mais il ne remplace ni une explication claire des garanties ni un recours accessible en cas de litige. Le mobile money est un canal de paiement, pas un assureur.
Cinq décisions pour changer d’échelle
Premièrement, construire un programme pilote d’assurance agricole dans plusieurs zones et filières, avec les organisations de producteurs, les assureurs, les services météorologiques, les banques et les réassureurs. Les garanties contre certains aléas climatiques peuvent s’appuyer sur des indices vérifiables, à condition de tester leur correspondance avec les pertes réelles. Une aide publique ciblée aux primes des petits producteurs peut être envisagée, avec un coût budgétaire annoncé et évalué.
Deuxièmement, proposer des protections simples aux travailleurs indépendants et aux petites entreprises : accident, décès, incendie, perte d’équipement et interruption d’activité lorsque celle-ci est assurable. Les primes pourraient suivre les rythmes des revenus. Chaque offre devrait tenir sur une fiche lisible indiquant prix, événements couverts, exclusions, franchise, pièces requises et délai de règlement. Les coopératives, associations professionnelles et institutions de microfinance peuvent faciliter la distribution sous la responsabilité des assureurs agréés.
Troisièmement, articuler les dispositifs sans les confondre. Le Régime d’assurance maladie universelle, institué au Mali par la loi du 31 décembre 2018, relève d’une ambition de protection sociale et de solidarité. Les assurances de dommages, de personnes ou agricoles répondent à d’autres risques et à d’autres règles de financement. Leur coordination peut simplifier le parcours du citoyen et éviter les doublons, sans faire croire qu’une seule cotisation couvrira indistinctement maladie, sécheresse, décès et pertes d’entreprise.
Quatrièmement, bâtir une connaissance partagée des risques : cartographie des inondations, statistiques agricoles, sinistres d’entreprise et données de santé, avec des règles strictes de confidentialité. Des données fiables permettent une tarification plus juste et rendent possible une réassurance mieux négociée. Les pouvoirs publics devraient publier des indicateurs agrégés, tandis que les compagnies rendraient compte des délais de règlement et des réclamations.
Cinquièmement, ouvrir la voie à une offre takaful, selon les règles applicables, pour les clients qui recherchent une formule conforme à leurs convictions. Elle doit répondre aux mêmes exigences de solvabilité, de clarté et de service que toute assurance. Former des actuaires, gestionnaires de sinistres, experts agricoles et médiateurs maliens est tout aussi décisif : une assurance de masse ne se construit pas seulement avec des applications.

Un pacte mesurable entre les acteurs

L’État peut réunir régulateur, assureurs, organisations agricoles et professionnelles, banques, opérateurs de paiement et représentants des consommateurs autour d’une feuille de route sur trois ans. Elle commencerait par un diagnostic public des besoins et des garanties existantes, se poursuivrait par des pilotes évalués indépendamment, puis étendrait les solutions qui indemnisent réellement et restent financièrement viables.

Quelques mesures suffiraient à juger des progrès : personnes effectivement couvertes, part des femmes et des zones rurales, primes payées, sinistres déclarés et réglés, délai médian d’indemnisation, réclamations résolues et coût des subventions par bénéficiaire.
Aux entreprises, nous demandons de traiter la couverture des actifs et des salariés comme un investissement de continuité. Aux assureurs, de prouver la valeur de leurs promesses par des contrats compréhensibles et des règlements rapides.

Aux citoyens, de comparer les garanties, conserver les preuves de paiement et demander des explications avant de souscrire. Aux décideurs, enfin, de créer les conditions d’une confiance vérifiable. Un pays qui protège mieux ses familles, ses récoltes et ses entreprises donne à chacun davantage de raisons d’entreprendre et d’investir.

Sources de référence

CIMA, Code des assurances, livre VII sur la microassurance et article 701 ; règlement 01-24 sur la distribution et la gestion des contrats par voie numérique.
République du Mali, loi n° 2018-074 du 31 décembre 2018 instituant le Régime d’assurance maladie universelle ; documentation budgétaire 2025 relative à la CANAM.

Banque mondiale, Global Findex 2025, enquête Mali 2024, pour le contexte de l’inclusion financière numérique.

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