Il fut un temps où l’on savait où cela se passait : au fond d’une cour inachevée, à la lisière d’un quartier mal famé, sous le couvert de la nuit. Aujourd’hui, il n’y a plus de périmètre…

Le phénomène a débordé, changé de forme et envahi le quotidien. Au-delà de la consommation individuelle, c’est toute la collectivité qui règle la facture. On le retrouve dans les secteurs populaires comme derrière les hauts murs climatisés de l’ACI 2000. Sur les berges du fleuve à deux heures du matin, mais aussi en plein midi, sur l’axe de Ségou, dans un minibus surchargé, sur une moto qui zigzague. Ce n’est plus seulement une affaire de fumée. C’est une bouteille, un gobelet en plastique, un sachet, une gélule.


Le fléau s’étale en plein jour : dans les boutiques des stations-services où des liqueurs à 40 degrés sont vendues comme de l’eau pour 500 FCFA ; dans les bars et les auberges qui servent des mineurs ; dans les kiosques où s’alignent sachets d’alcool frelaté et boissons énergisantes coupées aux comprimés. Le plus déroutant demeure l’impossibilité de dresser un profil type. L’image du simple fumeur de joint a volé en éclats. Tantôt c’est un lycéen qui vide une vodka avant d’entrer en classe, tantôt une vendeuse qui mélange une boisson énergisante avec deux comprimés de tramadol pour tenir, un conducteur de moto-taxi qui enchaîne les sachets de gin, ou un étudiant qui s’isole aux toilettes de la faculté pour commander un «Volet» : alcool fort, jus sucré et poudre écrasée. La drogue n’est plus un produit isolé. C’est un mélange. Ce qui relevait de la marginalité s’est mué en code d’appartenance et en commerce de proximité. On consomme pour intégrer un cercle, pour s’anesthésier, pour reproduire ce qui défile sur le téléphone. On ne cherche plus à transformer sa condition, on tente de la rendre supportable. Un business prospère s’est bâti sur cette détresse.

Quel en est l’impact quand l’ivresse prend le volant ou arme une main ? Et quel coût cash paie la société ? À la maison, c’est la cassure. L’adolescent sous emprise devient un inconnu : mensonges, chapardages, repli, agressivité. Des parents paisibles se retrouvent démunis. Le domicile devient poste de police. Mais la société paie aussi ce tribut dans les faits divers.


C’est ce carnage à Dialakorodji où, lors d’un cortège de mariage, un jeune a commis un délit de fuite devant une patrouille de police. Surpris et craintif, le jeune Samba Sidibé, 27 ans, a fini sous les roues du véhicule d’intervention venu brutalement, lui ôtant la vie et générant une mini-émeute. Refus d’obtempérer pour les uns, panique sous substances pour les autres : un jeune y a laissé la vie, mettant tout un quartier en ébullition.

Ces chauffeurs ivres fauchent des piétons à Kalaban ou Yirimadio avant de prendre la fuite, un drame devenu routine. On boit, on écrase, on abandonne un corps, puis on jure n’en avoir aucun souvenir. Comment s’en souvenir après de l’alcool frelaté couplé aux anxiolytiques ? La société paie en vies fauchées ces excès voulus.


Ce sont ces balles perdues tirées en l’air lors de fêtes arrosées qui retombent sur une voisine assise chez elle. Et cet autre drame intime d’un mari ivre, porteur d’arme en uniforme ou civil, qui ensanglante la chambre conjugale en abattant sa femme lâchement. Rentré ivre et chargé de psychotropes, ce mari a tué son épouse lors d’une dispute. L’arme censée protéger la maison s’est retournée contre la mère de famille. Sous alcool-tramadol, la jalousie vire à la paranoïa. Ce n’est plus de l’ivresse, c’est un féminicide sous intoxication.

Au bureau, le prix se chiffre en accidents programmés : livreur dopé qui brûle un feu, mécanicien qui oublie un frein, soudeur qui néglige une fixation. Comment honorer une tâche après quarante-huit heures sans sommeil ? Le risque est de voir émerger une classe d’âge non pas sans diplôme, mais sans fiabilité. Devenue inemployable, cette génération s’ancre dans la rue. Dans l’espace public, c’est l’insécurité ordinaire. Sous mixtures, la peur de mourir s’efface. Jadis, on dérobait pour se nourrir ; désormais, on agresse au couteau pour 2000 FCFA parce que le manque est intenable.


Sur le plan sanitaire, l’addition sera catastrophique. On parle de tramadol frelaté du Nigeria, de Kush de Sierra Leone, de cirrhose à 25 ans, de coma à 17 ans. Le cerveau, le foie et les reins entre quinze et vingt-cinq ans sont en maturation : altérés, ils ne se réparent plus. C’est une bombe pour un système sans centres publics de désintoxication à Bamako. Qui peut stopper cette spirale ? Forces de l’ordre et douanes font leur travail, mais ne peuvent tout inspecter. La justice sanctionne, mais l’enfermement fabrique des usagers plus aguerris. L’école voudrait prévenir, mais avec quatre-vingts élèves par classe la tâche s’avère difficile.

Reste l’origine : le revendeur de trottoir ne touche que des miettes, mais le semi-grossiste empoche des millions. Un réseau engrange 150 millions par an, hors circuit, réinvestis en armes et en achat de silences. Les filières empruntent les mêmes couloirs que le carburant frelaté, depuis la Guinée, le Nigeria ou le Nord.

L’endiguement exige de réglementer : interdire l’alcool en sachet et dans les stations-services, contrôler l’âge dans les bars, fouiller les véhicules aux sorties, désarmer les foyers où règnent les substances. Et ouvrir des alternatives : aires de sport éclairées, maisons des jeunes, formations qualifiantes.

Tant qu’un sachet mélangé à un comprimé rapportera plus qu’une journée de labeur, l’arbitrage sera vite fait. Nos enfants ne sont pas mauvais, mais le vide autour d’eux est immense, et la bouteille et la gélule sont venues le combler, jusqu’à armer des mains qui tuent. Et la société en paie cash le prix.


KML

Source : L’Aube

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