
Quand la précarité frappe les médias c’est une menace sur nos libertés qui s’exprime ouvertement. Les lampions se sont donc éteints sur la première édition du Forum des Panafricain des Médias (FOPAME) à Bamako, laissant derrière nous l’écho de diagnostics lucides et de plaidoiries vibrantes entendues par l’assistance…
Au-delà des civilités d’usage et des clivages inévitables, les travaux de ce rendez-vous historique ont mis à nu une réalité que la corporation ne peut plus occulter : la presse africaine, et particulièrement malienne, se meurt à petit feu sous le poids d’une précarité devenue structurelle.
Écrire aujourd’hui sur la situation des professionnels de l’information n’est plus un exercice corporatiste, c’est documenter l’effritement d’un des piliers fondamentaux de notre architecture démocratique.
Le constat partagé lors du FOPAME est sans appel. Derrière le prestige de la signature et l’illusion du quatrième pouvoir se cache le quotidien d’hommes et de femmes confrontés à une insécurité financière dangereuse et des maladies chroniques.
Des salaires de misère versés avec des mois de retard, l’absence de couverture sociale minimale, des contrats de travail inexistants ou bafoués : le tableau social de la corporation ressemble à un champ de ruines. Cette fragilisation extrême ne frappe pas seulement l’individu dans sa dignité ; elle altère profondément la qualité de l’information délivrée au citoyen.
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C’est le piège de la dépendance et le déni de déontologie qui sont en jeu.
Comment exiger l’indépendance éditoriale d’un journaliste dont la préoccupation quotidienne est d’assurer sa simple subsistance ?
La précarité est le terreau fertile de toutes les dérives déontologiques. Les débats du FOPAME ont courageusement abordé cette plaie béante : quand l’entreprise de presse ne peut plus faire vivre ses salariés, le journaliste devient vulnérable aux sirènes du clientélisme, des perdiems salvateurs et des manipulations de divers agendas.
L’information se transforme alors en marchandise, le reportage en publireportage déguisé, et le contrôle citoyen en complaisance coupable.
Cette crise d’indépendance est accentuée par l’étroitesse d’un marché publicitaire national squelettique et souvent instrumentalisé comme un outil de récompense ou de punition politique.
Les subventions étatiques, lorsqu’elles existent, s’apparentent à des perfusions insuffisantes pour maintenir en vie des structures éditoriales exsangues. Privés de modèles économiques viables et résilients, les directeurs de publication et les promoteurs de radios se retrouvent pris au piège d’une équation impossible : survivre financièrement sans aliéner leur liberté de ton.
Depuis l’arrivée de la transition numérique une question se pose : est-ce un mirage que de rechercher une bouée de sauvetage ?
En tout cas, les travaux du forum de Bamako ont merveilleusement mis en lumière ce défi existentiel sous l’ère de la transition technologique. En effet, l’avènement du tout-numérique et l’omniprésence des plateformes de réseaux sociaux ont profondément bouleversé les modes de consommation de l’information.
Si le digital offre des opportunités de diffusion inédites, il a paradoxalement accéléré la paupérisation des médias traditionnels en siphonnant les rares revenus publicitaires vers des géants technologiques extérieurs au continent.
La presse écrite, en particulier, subit de plein fouet l’augmentation des coûts d’impression combinée à une désaffection des lecteurs pour le support papier.
Le défi de la monétisation des contenus en ligne reste entier. Face à cette mutation rapide, le manque de formation technique et managériale des équipes accentue le fossé. Les médias se retrouvent ainsi pris en étau entre un modèle économique ancien qui s’effondre et un modèle numérique qui peine encore à financer une information rigoureuse et de qualité.
Pour freiner cette tendance, il nous faut un pacte de refondation et de salubrité publique.
Car face à cette agonie silencieuse, il nous faut irrémédiablement réagir. C’est toute la portée de cette première édition du FOPAME, qui n’a pas seulement dressé un constat larmoyant ; mais elle a surtout tracé des pistes claires pour un sursaut collectif. La lutte contre la précarité des médias doit être élevée au rang de priorité nationale et de salubrité publique.
Cela passe impérativement par une refondation globale du cadre législatif et économique régissant le secteur. L’accès au financement doit être facilité à travers des régies publicitaires adaptées, un fonds de développement des médias, des appuis en matériels et équipements dans la transparence, et des aides substantielles des États et organisations régionales qui pourraient être indexées sur des critères de professionnalisme stricts.
Dans tous les cas, les entreprises de presse doivent opérer leur propre révolution managériale en abandonnant l’amateurisme pour devenir de véritables industries culturelles, capables de diversifier leurs revenus et de garantir des conditions de vie décentes à leurs collaborateurs.
L’application rigoureuse des conventions collectives comme au Sénégal, n’est plus négociable si l’on veut assainir la profession et attirer les talents de demain. Sauver la presse de la précarité, comme ça se fait au Maroc, c’est lui garantir le droit du citoyen à une information plurielle, crédible et vérifiée, rempart indispensable contre l’infox et la manipulation de masse par des narratifs biaisés de l’extérieur.
Les recommandations de ce forum contenues dans l’Appel de Bamako ne doivent pas finir dans les tiroirs de l’oubli. Il y va de la survie de notre démocratie et de l’honneur d’une profession qui, malgré la tempête, refuse de renoncer à sa mission historique d’éveil des consciences. Mais au prix de la mutualisation et de la Fédération des énergies cristallisées.
MKL
Source : L’Aube
